13 novembre 2012 2 13 /11 /novembre /2012 19:10

memoria06-102.jpgLa guerre d’Algérie, bien qu’elle ait duré presque une décennie, n’a pas réussi à faire l’unanimité, auprès du peuple français, en sa faveur. De la même manière, la majorité ou peu s’en faut des combattants algériens n’inscrivaient pas leur combat comme étant une action contre le peuple français. En fait, depuis le début de la guerre, les déclarations, de part et d’autre, ne manquent pas afin de lever cet amalgame. Dans cet ordre d’idée, celle qui arrive à point nommé est indubitablement l’initiative du groupe d’intellectuels et d’artistes, connue sous le nom « le manifeste des 121 », où ces personnalités exhortent uniment les soldats à cesser le combat contre le peuple algérien à travers la multiplication des désertions.

Dans cette déclaration, où le droit à l’insoumission a été mis en exergue, les Pierre Vidal Naquet, Claude Roy, Jean Paul Sartre, Simone de Beauvoir, ne se reconnaissent plus dans l’action menée en Algérie. Pour ces justes, « la guerre d’Algérie est peu à peu devenue une action propre à l’armée et à une caste qui refusent de céder devant un soulèvement dont  même le pouvoir civil, se rendant compte de l’effondrement général des empires coloniaux, semble prêt à reconnaître le sens

D’une façon générale, ce qui est mis, sans ambages, en avant dans cette déclaration, c’est que la guerre d’Algérie n’est plus qu’une obsession entretenue par un commandement militaire s’accrochant vaille que vaille à la grandeur de l’empire. « Cette armée, par le rôle politique que plusieurs de ses hauts représentants lui font jouer, agissant parfois ouvertement et violemment en dehors de toute légalité, trahissant les fins que l’ensemble du pays lui confie, compromet et risque de pervertir la nation même, en forçant les citoyens sous ses ordres à se faire les complices d’une action factieuse et avilissante », écrivent-ils. 

Cependant, bien que le retour du général de Gaulle n’ait été possible que grâce au coup de force de ces militaires et du lobby colonial, l’échec de l’action armée en Algérie aurait pu inciter les autorités coloniales à lâcher du lest sur une possession ne pouvant jamais rester la leur. Quoi qu’il en soit, malgré les espoirs placés sur De Gaulle afin qu’il maintienne l’Algérie à la France, force est de constater que le général, convaincu de l’inéluctabilité de l’indépendance de l’Algérie, estime que la poursuite de la guerre constitue un frein au développement de la France. Tablant, dans le premier temps, sur la création d’une troisième force, gage de l’exploitation du sous-sol algérien, le général de Gaulle admet, dans le second temps, que « l’Algérie algérienne est en marche ». 

Néanmoins, à mesure que la politique gaullienne évolue, la pression des ultras va également crescendo. Ainsi, à chaque mesure en faveur du dénouement du conflit algérien, les ultras répondent par la violence. C’est dans ce climat morose que des voix s’élèvent alors pour dire que la France ne peut pas être l’otage du lobbysme. Pour ces intellectuels, à travers leur déclaration, se soumettre au chantage de ces réactionnaires revient à cautionner un combat injuste. «  Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien », affirment-ils.

Dans le même sillage, ils n’omettent pas d’apporter leur soutien à ceux qui ont été arrêtés pour avoir aidé la cause algérienne depuis des années. En fait, concomitamment à la publication de la déclaration des 121, la justice française juge une vingtaine de personnes appartenant au « réseau Jeanson ». Ces porteurs de valises [allusion au transfert de fonds du FLN pour alimenter les maquis], jugés pour atteinte à la sureté extérieure de l’État, risquent de lourdes peines. En dépit des appels à la négociation lancés précédemment [il y a eu même une négociation officielle à Melun du 25 au 29 juin 1960], les autorités françaises ne pardonnent à ce que leurs concitoyens puissent épauler d’une quelconque manière les combattants algériens.

Sur le plan médiatique, bien que le black out soit total à propos de ces soutiens au peuple algérien en lutte, le procès Jeanson permet de façon sous-jacente aux Français de découvrir l’autre facette de la guerre. Utilisant les bancs pour défendre leur engagement, les porteurs de valises expliquent tout bonnement le sens de leur action. Cependant, coïncidant avec la déclaration des intellectuels et des artistes, les inculpés démontrent, comme le font si bien les 121, que leur  action ne peut pas être assimilée à un acte s’inscrivant contre la nation. « Autant les noms des militants des réseaux sont inconnus, autant ceux des signataires du Manifeste –et des « témoins de moralité» qui défilent au tribunal –attirent l’attention du grand public », note à juste titre Pierre-Vidal Naquet.

En tout état de cause, bien que le gouvernement renforce son dispositif de coercition (condamner sévèrement ceux qui appellent à l’insoumission, à la désertion et à la désobéissance), le mouvement de soutien ne s’estompe pas pour autant. Rejoignant le camp des défenseurs de la cause algérienne, l’Église apporte son appui à ces jeunes qui « se refusent à des actions déshonorantes.» Pour le journal la Croix du 13 octobre 1960, ces jeunes « ont pour eux la morale, le droit et la loi  Ensuite, c’est quasiment l’effet «  boule de neige ». Les syndicats de gauche, à l’instar de l’UNEF, se positionnent clairement pour la fin de la guerre. Par ailleurs, malgré l’avènement de l’organisation criminelle, l’OAS, qui regroupe les ultras de la colonisation, le soutien à la cause algérienne ne faiblit pas, et ce, jusqu’à la signature des accords de paix, le 19 mars 1962.    

En somme, bien que les risques aient été majeurs, les humanistes français n’ont jamais abandonné leurs convictions. Plaçant l’éthique au dessus du sentiment patriotique, ces justes estiment que le peuple algérien a le droit d’exister. En tout cas, pour eux, la cause juste n’a pas de frontière. Et quiconque tente de donner un autre sens à leur engagement se fait tout de suite remonter les bretelles. Ainsi, lors de la visite du chef de l’État algérien à Paris, en juin 2000, celui-ci fait un discours où il remercie chaleureusement les anciens du réseau Jeanson. Or, ses allusions maladroites ne sont pas passées inaperçues. Prenant la parole, l’ancien responsable du réseau rectifie certains passages du discours de Bouteflika en disant : « Tu t’adresses à moi comme si j’étais un traitre à mon pays. À partir d’aujourd’hui, je voudrais que tu retiennes que mes camarades et moi n’avons fait que notre devoir, car nous sommes l’autre face de la France. Nous sommes l’honneur de la France. »

Par Ait Benali Boubekeur

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