29 septembre 2012 6 29 /09 /septembre /2012 10:40

419190_424245380968623_785344996_n.jpgLa propension de Ben Bella et de Boumediene à ériger un pouvoir personnel a indubitablement conduit au désastre. De toute évidence, malgré l’accession du pays à la souveraineté, l’emploi de la force sans vergogne réduit considérablement les chances de voir une Algérie apaisée. En tout cas, à peine le système colonial de sujétion est vaincu qu’un autre le remplace en ce qui concerne notamment la restriction des libertés. Vivant loin du théâtre des combats pendant la guerre de libération, les troupes des frontières, commandées par Houari Boumediene, s’imposent donc au peuple exsangue par le rouleau compresseur, l’armée française.

Cela dit, bien que la prise du pouvoir soit effectuée par la force, les Algériens, pour éviter une lutte fratricide, acceptent cette fatalité. Dans la foulée des festivités célébrant la fin du joug colonial, le bureau politique, dominé par la coalition Ben Bella-Boumediene, impose sa liste pour élire, le 20 septembre 1962, les députés à l’Assemblée nationale constituante (ANC). Deux jours après le vote, Mohamed Boudiaf, un chef historique, conteste le procédé choisi par le bureau politique. Pour marquer son désaccord, il crée le parti révolutionnaire socialiste (PRS).

Quoi qu’il en soit, pour préserver une certaine apparence d’un régime ouvert, les vainqueurs de la crise de l’été 1962 n’éliminent pas, pour les élections à l’ANC, les personnalités prestigieuses du mouvement national, à l’instar d’Ait Ahmed ou de Krim Belkacem. Quant aux autres députés, triés sur le volet, ils se caractérisent par leur docilité. Néanmoins, bien que la majorité des députés obéisse à l’autorité exécutive, Hocine Ait Ahmed, suivi par un groupe de députés, décide de mener une « opposition constructive » à l’intérieur du système. Cette tâche –et c’est le moins que l’on puisse dire –est alambiquée dans la mesure où la nouvelle Assemblée ne dispose que d’un espace restreint pour manœuvrer.

D’ailleurs, dès l’entame de sa mission, l’Assemblée constituante montre des signes de faiblesse. Selon Amar Ouredane, « le président de l’ANC, Ferhat Abbas, est critiqué par Ait Ahmed qui caractérise, le 20 novembre 1962, le règlement de l’ANC comme une confuse copie du règlement de l’Assemblée nationale française ». Par ailleurs, revenant sur la mission du député, Ait Ahmed regrette que celui-ci ne se donne pas les moyens d’agir en vue de jouer pleinement son rôle législatif. « Dans notre règlement, on prévoit et on étend sur treize articles les pouvoirs du président. Près de trente articles ont été conçus pour ligoter les députés dans une étrange discipline. Quant au pouvoir fondamental, quant à la mission essentielle pour cette Assemblée d’exister, à savoir le contrôle à exercer sur l’action gouvernementale, cela fait l’objet d’un seul article », déclare Ait Ahmed à l’hémicycle. Naturellement ces interventions n’ont aucun effet. Étonnant que cela puisse paraitre, les propositions d’Ait Ahmed, pour que l’Assemblée ait notamment plus de pouvoir, sont combattues par les mêmes députés censés accomplir leur mission en dehors de l’influence du pouvoir exécutif.  

D’une certaine façon, bien que l’ANC soit aux ordres, le duo Ben Bella-Boumediene s’en passe des députés en vue d’élaborer le texte fondamental du pays, la constitution. « Après avoir critiqué, le 2 juillet 1962, la politique de la « dictature personnelle » de Ben Bella, « un homme tout puissant, aveugle et buté », Ait Ahmed traite de « monstre constitutionnel » le projet de constitution approuvé par les « cadres du FLN » et exhorte les citoyens réfléchis à dire non au régime chaotique de la médiocrité, de l’improvisation et de l’arbitraire », note à juste titre Amar Ouredane. En tout cas, le fait de choisir une salle de cinéma pour élaborer le texte fondamental, au lieu de le faire par l’instance prévue à cet effet, réduit à néant le rôle de cette Assemblée. Du coup, une dizaine de députés, dont Hocine Ait Ahmed, démissionne.

Par ailleurs, bien que le duo Ben Bella-Boumediene soumette le projet à l’approbation du parlement le 28 aout 1963 et puis le 8 septembre aux Algériens, il n’en reste pas moins que le nouveau pouvoir ne souhaite pas que quiconque s’oppose à sa politique. Par conséquent, « ne pouvant s’exprimer comme il le souhaite, H. Ait Ahmed songe à une opposition hors système », écrit Pierre Monbeig dans sa thèse de doctorat sur l’opposition algérienne. Dans la foulée du référendum constitutionnel, Ben Bella organise son plébiscite le 15 septembre 1963 à l’occasion de l’élection présidentielle. « Vous voulez que je vous dise ? Eh bien ! Je suis la seule chance de l’Algérie », déclare Ben Bella au journal Le Monde du 17 septembre 1963. En tout cas, vu l’héritage de Ben Bella, on peut dire que l’Algérie n’a pas eu la chance d’avoir eu à sa tête.

De toute évidence, préoccupé par la pérennisation de son pouvoir, le nouveau président, dont la tentation de bâtir un pouvoir démesuré fut innée, recourt aux arrestations tous azimuts des opposants. Pour corroborer cette thèse, on peut citer, à titre d’exemple, l’arrestation de Boudiaf, celle de Salah Boubnider, celle de Mohand Akli Benyounes, etc. D’après Amar Ouerdane, Ait Ahmed est le seul à avoir interpellé Ben Bella sur ces arrestations abusives. Cependant, tous les opposants ne sont pas d’accord sur la stratégie à adopter. En tout cas, suite au désarroi prévalant à ce moment-là, les initiatives ne manquent pas. Parmi elles, il y a la création de l’UDRS (Union pour la défense de la révolution socialiste), un mouvement créé en juin 1963. Dirigés par Krim Belkacem et plusieurs militants de la fédération de France du FLN, cette union envisage la prise d’Alger par la force. Tout en s’interdisant d’avoir une quelconque activité militaire en Kabylie, sa démarche consiste à mobiliser la 7eme région militaire (ex Wilaya III) en vue de renverser le pouvoir incarné par le duo Ben Bella-Boumediene en occupant la capitale. 

En tout cas, ce projet irréalisable est resté au stade théorique. Dans la réalité, tout le monde savait qu’une épreuve de force contre le régime d’Alger aurait été un flop. D’ailleurs, est-il nécessaire de rappeler que ce régime s’est installé un an plus tôt en allant au bout du GPRA, et pourtant l’instance légitime de la révolution algérienne. Baptisée ANP, cette armée des frontières a réussi à intégrer ce qui restait des effectifs intérieurs des maquis. Tout compte fait, la façon dont est pris le pouvoir en 1962 renseigne sur la promptitude des forces dirigées par Boumediene à agir violemment. Pour Ait Ahmed, il est hors de question de laisser se dérouler, sous ses yeux, un éventuel bain de sang. En se démarquant de l’usage de la violence, il déclare le 10 juillet 1963 à Michelet : « Dans le but d’éviter des affrontements monstrueux, j’ai décidé de mener une lutte ouverte contre le régime socialo-mystificateur soutenu par des contre-révolutionnaires de tout poil. Cette opposition publique est aujourd’hui le seul moyen de désamorcer une situation rendue explosive par l’enlèvement du frère Boudiaf et de frères  de combat par l’incapacité de l’Assemblée nationale constituante à bloquer la totalitarisation du régime ».

De toute évidence, cette position raisonnable finit par convaincre la majorité ou peu s’en faut des fondateurs de l’UDRS de rejoindre la formation politique d’Ait Ahmed. Le 29 septembre 1963, écrit Amar Ouerdane, « un grand meeting populaire antigouvernemental est organisé à Tizi Ouzou  par Ait Ahmed et le colonel Mohand ou El Had, chef de la 7eme région militaire, rejoints par des députés kabyles, en particulier le colonel Sadek (Slimane Dhiles), ancien dirigeant de la wilaya 4 ; Abdenour Ali Yahia, ancien secrétaire général de l’UGTA ; Mourad Oussedik et Arezki Hermouche ». Quoi qu’il en soit, bien que le but assigné au FFS soit l’organisation de la société en recourant aux moyens pacifiques de lutte, la réaction du régime d’Alger tombe comme la foudre. « Quatre jours après la proclamation du FFS, A. Ben Bella envoie l’armée en Kabylie », écrit Pierre Monbeig.

Cependant, bien que le FFS ait des ramifications un peu partout dans le pays, le régime d’Alger essaie autant que faire se peut de le ghettoïser. D’ailleurs, à l’Assemblée désormais fantoche, les députés issus de la région de Kabylie condamnent vigoureusement le mouvement lancé par Ait Ahmed. Dans une déclaration publique, treize députés condamnent l’avènement de cette nouvelle formation politique. Parmi les signataires, on trouve Belhocine, Bouzida, Mouloud Gaid, Ouamrane, Hamel, Mahiouz, Safya, Yazourene, Aoudjhane, Slimani, Bouaziz, Feddal et Hadj Ali.

Par ailleurs, pour discréditer l’opposition intérieure, le régime d’Alger n’hésite pas à raviver le conflit frontalier avec le Maroc. Paradoxal que cela puisse paraitre, certains membres fondateurs de l’UDRS, ceux qui voulaient lancer une action armée sur Alger, sont les premiers à rejoindre Ben Bella et Boumediene. Selon Amar Ouredane, « la rupture publique et définitive entre Mohand ou El Hadj et Ait Ahmed n’interviendra, cependant, qu’au mois de janvier 1964, après la publication d’un texte signé par de nombreux anciens dirigeants du FFS dont le colonel Mohand ou El Hadj, le commandant Si Lakhdar, le lieutenant Allouache, les députés Arezki Hermouche et Abdenour Ali Yahia. Tout en confirmant l’arrangement intervenu le 13 novembre entre Ben Bella et Mohand ou El Hadj… »

Dans cet accord, comme point capital, il est question de tenir prochainement un congrès du FLN. À vrai dire, cette concession de Ben Bella ne représente qu’une miette par rapport aux revendications du FFS. En plus, celle-ci n’est pas du gout de l’homme fort du moment, Houari Boumediene. « Boumediene reprochait amèrement à Ben Bella d’avoir composé avec le colonel Mohand ou El Hadj. De son côté Ben Bella accusait Boumediene d’avoir violé le cessez-le-feu avec le Maroc quelques heures après sa signature », témoigne Hervé Bourges, un ami proche de Boumediene. D’ailleurs, ce litige entre le chef de l’État et son ministre de la Défense se termine par l’élimination du premier. En effet, le 19 juin 1965, Houari Boumediene renverse Ben Bella. En revanche, bien que ce dernier ait conclu des accords, notamment le 16 juin avec le FFS, l’arrivée de Boumediene au pouvoir rend systématiquement caduc les accords signés auparavant.

Partant, depuis l’instauration du nouveau régime sous la houlette de Houari Boumediene, l’Algérie est soumise à une dictature innommable. Et malgré le recours aux éliminations physiques des opposants, à l’instar de Khider en 1967 et de Krim en 1970, Ait Ahmed ne cesse pas de dénoncer le régime incarné par Boumediene. « Après son évasion, H. Ait Ahmed prononce une violente condamnation du régime de Boumediene et appelle à un regroupement des forces d’opposition autour du FFS, seul parti à avoir osé affronter le pouvoir les armes à la main. L’union de l’opposition algérienne ne se fera jamais malgré quelques initiatives avortées et le conflit israélo-arabe, savamment utilisé par le pouvoir, lui apporte un nouveau coup dur ; certains leaders rentrent dans le rang », écrit Pierre Monbeig. Parmi ces cadres, il y avait les fondateurs de l’UDRS, à l’instar de Mohand ou El Hadj et Ali Yahia Abdenour.

Enfin, il va de soi que la création du FFS est intervenue à un moment où le régime avait des appuis solides. Ayant vaincu toutes les forces révolutionnaires saines, le nouveau régime s’en tient au seul côté négatif de l’esprit révolutionnaire : étouffer les voix discordantes. Or, un homme comme Ait Ahmed, qui s’est opposé frontalement au régime colonial, ne peut pas se taire face à toutes ces injustices. Hélas, ceux qui ont souhaité l’emploi de la violence contre le régime sont les premiers à quitter le navire en se rapprochant du régime. Enfin, quoi qu’on puisse épiloguer sur les revirements des personnes, cette histoire va suivre le FFS tout au long de son parcours. D’ailleurs, un demi-siècle plus tard, des anciens cadres du FFS, malgré l’affirmation des principes qui ont présidé à sa naissance, s’opposent davantage au FFS qu’au régime. Mais, ce qui est intéressant dans l’histoire du FFS est indubitablement la constance du combat de son président, Hocine Ait Ahmed. Et le moins que l’on puisse dire c’est que mêmes ses adversaires politiques lui reconnaissent cela. 

Par Ait Benali Boubekeur

 

 

commentaires

S
Ait Ahmed a fondé un parti pour s'opposer au FLN qui a dévié de sa ligne politique! Il a été trés audacieux ! Il a reussi à donner de la crédibilté à son Parti . Aujourd'hui comme il y a 49 ans ,<br /> le parti qu'il avait créé a à son tour dévié de sa ligne politique et verra beaucoup d'hommes , des ait ahmed , créer un nouveau Parti Politique National qui finira un jour à avoir à son tour sa<br /> crédibilité ! Inchallah , n'en déplaise aux vendus et renégats ! Nous voulons rendre hommage à Ait Ahmed en cr&ant ce nouveau canal pour continuer sa lutte stoppée par des groupes d'amitieux et<br /> d'opportunistes!
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